Hommages à Mandela : l’occultation du spirituel…

Antoine Maurice me faisait remarquer récemment à quel point, dans le déluge d’hommages et de papiers faisant suite à son décès, les commentateurs n’évoquaient à peu près jamais la dimension spirituelle du grand homme et combien elle fut fondatrice de son action. A peine évoquait-on sa confession comme on parle de son appartenance ethnique ou de sa physionomie. Oui alors, une vague allusion à la notion d’Ubuntu, rapidement survolée en trois lignes…

La vision Ubuntu,  à la convergence de certaines valeurs traditionnelles africaines et du christianisme, reconnaît une communauté de destin à tous les membres d’une société et, au-delà, à l’humanité tout entière. Il s’agit d’une traduction du concept central à l’enseignement du Christ: « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Ou, sous une forme positive, « traite l’autre comme tu voudrais toi-même être traité ». Ou, de manière plus juste encore : « la manière dont tu traites l’autre est en vérité la manière dont tu te traites toi-même ».

On ne peut comprendre la vie de Nelson Mandela sans prendre en considération cette conception spirituelle fondamentale. Qu’il exprimait par exemple dans une citation souvent reprise : « Un homme qui prive un autre de sa liberté est prisonnier de sa haine. Il est enfermé derrière les barreaux de préjugés et d’étroitesse d’esprit. L’oppressé comme l’oppresseur sont identiquement privés de leur humanité« .

Occulter la profondeur et la densité de cette vision, qui n’est pas un concept intellectuel ou moral, mais un véritable engagement spirituel revient à faire de son cas une singularité morale, certes exceptionnelle, là où il s’agit d’une démarche paradigmatique. La cérémonie multiconfessionnelle donnée hier en son honneur (avec des célébrants chrétien, juif, musulman et hindou) mais aussi la large communion populaire à travers le monde réunissant aussi bien des agnostiques et des athées montre qu’il ne s’agit en rien d’une question religieuse, mais bien spirituelle.

Il convient donc bien de voir derrière la prise de responsabilité unique qui fut sienne au sein de l’histoire contemporaine la mise en œuvre d’une vision profondément spirituelle et transformatrice, puisant au cœur de l’évangile (qui était sa propre tradition) pour atteindre à l’universalité.

Cette indigence et cette difficulté à repérer et penser la question de la spiritualité est caractéristique de l’acculturation contemporaine en la matière. Comme si le sujet ne pouvait être abordé qu’à travers le prisme réducteur d’une forme religieuse, institutionnelle ou idéologique, ou d’un concept philosophique.

Ou comme si pour évoquer l’évangile il fallait être soi-même chrétien ou prosélyte! Et nous nous retrouvons alors dans un contexte où les seuls à en parler sont ceux pour qui il s’agit d’une idéologie mais la plupart du temps ne vivent en rien ses valeurs (style le parti évangélique…) ; alors que ceux qui les mettent en action à travers leur vie se voient occultés dans ce qui leur a permis de transcender leur propres limitations…

Ce que Mandela a démontré, c’est comment une foi indémordable en l’être humain pouvait transcender la fatalité de répétition de la violence et de la haine. Pas besoin d’un Dieu personnifié (qui n’est jamais qu’un travestissement et une caricature) mais celui irréductible, fondamental, d’une foi en la dimension sacrée de l’être humain et de notre incontournable communauté d’existence.

Le jour où nous comprendrons, comme Mandela l’a vécu, que l’autre est un « autre nous-mêmes », que la mesure de la justesse et de l’humanité avec laquelle nous le traitons est celle de notre propre liberté intérieure, alors peut-être saurons-nous enfin arrêter de faire tourner par ignorance et insensibilité la roue de la souffrance.

Oui, Dieu (ou l’Amour ou la Liberté ou le Sacré) bénisse Nelson Mandela et l’Afrique! Et puissions-nous devenir un peu moins pudibonds face à cette question majeure de la spiritualité!

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2 commentaires pour Hommages à Mandela : l’occultation du spirituel…

  1. marina dit :

    merci Jean-Dominique! toujours un plaisir la justesse et la force de ton expression

  2. berneycr dit :

    Cher Jean-Dominique,
    Votre texte est saisissant d’intelligence et de bon sens.
    Merci d’avoir su offrir, et en quelques mots, une vision ‘non reductrice’ de ce grand homme qui, a mes yeux, restera une des figures les plus importantes de ce siecle et du siecle dernier, avec le Dalai Lama, Martin Luther King Jr. et Mahatma Gandhi.
    Tres bonnes fetes de fin d’annee,
    Christophe Berney

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