Les guérisseurs : que et comment font-ils?

Les pratiques de guérison continuent de fasciner et d’attirer nombre de nos contemporains. A notre époque hyper-technique, alors que la biomédecine continue d’avancer dans son savoir et ses possibilités d’intervention sur le corps, ces pratiques intemporelles connaissent un regain de vitalité observable tant dans la fréquence du recours qu’en font les Occidentaux que dans certains succès de librairie.

Le livre de l’ethnologue Magali Jenni, Guérisseurs, rebouteux et faiseurs de secret, décrivant ces pratiques et dessinant le portrait de dizaines de guérisseurs, s’est vendu à près de 60’000 exemplaires en Suisse romande, ce qui constitue le plus gros succès éditorial de ces dernières années.

J’ai eu le privilège d’observer la pratique de nombreux guérisseurs en Occident et dans d’autres contextes, en particulier lors d’un travail de terrain étalé sur une douzaine d’années aux Philippines. De manière amusante, tous m’ont affirmé à un moment ou à une autre que je disposais d’une aptitude en la matière et m’ont offert de me former. J’ai donc pu connaître ces pratiques à la fois dans ma posture d’anthropologue, mais aussi d’expérimentateur.

Fluide ou champ ?

La plupart des explications relatives aux pratiques de guérison reposent sur une métaphore hydraulique : il existerait un « Fluide » correspondant à l’énergie vitale et, par son don et sa concentration, un guérisseur serait capable de le canaliser et le transmettre à une personne malade.

Cette métaphore, assez universelle mais héritée chez nous de la notion de « magnétisme » avancée au XVIIIème siècle par Mesmer, est symboliquement forte. Elle aide de nombreux guérisseurs à pratiquer, et de nombreux patients à se sentir mieux après avoir reçu des soins énergétiques. Pourtant, elle pose aussi problème.

Elle laisse en effet accroire que le guérisseur disposerait d’un pouvoir sur le patient par son aptitude à lui donner de l’énergie. Même si cette proposition peut paraître assez anodine, elle est plus compliquée qu’il y paraît. Nous avons l’habitude en Occident de nous en remettre à des spécialistes qui savent mieux que nous et qui sont dotés de pouvoir d’agir. Si notre voiture tombe en panne, nous nous en remettons à notre garagiste, et Dieu sait si l’ignorance de l’automobiliste peut le livrer au pouvoir de celui-ci, jusque dans les questions de facturation!

Lorsque nous nous adressons à notre médecin, celui-ci va procéder à des investigations pour identifier la nature du problème et puiser dans des moyens physico-chimiques pour y remédier.

Dans le domaine de la guérison spirituelle (ou énergétique), nous nous situons irréductiblement dans un autre paradigme, précisément parce que nous sommes dans le domaine de l’immatériel. Les « énergies de guérison » ou « l’énergie vitale » n’ont jamais pu être identifiées et mesurées et il n’est pas certain qu’elles le soient un jour. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’elles relèvent uniquement de l’effet placebo, fourre-tout un peu commode pour tout ce qui échappe au champ de vision de la dimension matérielle.

Ce que l’on observe de manière certaine chez un guérisseur qui pratique, c’est une harmonisation puissante de certains marqueurs biologiques comme la cohérence cardiaque, les fréquences cérébrales et la coordination entre les zones du cerveau. Ces paramètres traduisent un état intérieur propice à l’autoguérison.

Un guérisseur qui entre dans cet état émane un certain « champ », dont on a pu établir aujourd’hui qu’il influence toute autre personne à son contact, celle-ci connaissant à son tour un certain processus d’harmonisation intérieure. On voit donc une autre représentation émerger : celle d’une impulsion donnée au patient par le guérisseur, par son état d’être et son intention traduite en vécu psychophysique, d’entrer dans un état favorisant ses propres processus d’autoguérison.

Non pas pouvoir mais influence

Ayant longuement pratiqué l’entrée dans cet état, et formé de nombreuses personnes à l’atteindre, je trouve que cette représentation fonde une éthique juste du processus de soins. Le guérisseur ne dispose d’aucun pouvoir surnaturel et n’a pas de pouvoir sur le patient autre que celui d’une influence bénéfique apte, si le patient y est réceptif, à l’aider.

Nul, ni moi, ni vous, ni Alex Orbito, ni Joao de Deus ni qui que ce soit ne dispose du pouvoir de guérir l’autre. Mais la possibilité de stimuler ses ressources d’autoguérison d’une manière utile et parfois décisive, oui.

Les guérisseurs les plus accomplis avec lesquels j’ai travaillé disposent d’un évident charisme. Alex Orbito et Nieves Lupas sont des personnes d’une délicatesse et d’une bienveillance convaincantes, dans un ancrage de foi : pour eux, la dimension matérielle n’est qu’un aspect du réel. Ils identifient une force d’amour et de bonté fondamentale comme constituant la réalité ultime et, pour eux, la guérison consiste à s’y abandonner et la laisser nous soulager de nos manques et nos difficultés à être. Le guérisseur est un témoin, un passeur de cette Vérité enclose au plus profond de nous-mêmes et qui révèle que nous sommes bien plus que le moi humain emprisonné dans ses peurs et sa souffrance.

Ils insistent sur l’importance d’évoluer, de grandir pour retrouver le sens de notre dignité, de notre liberté, sortir de ce désamour de soi si répandu aujourd’hui et qui se trouve d’une manière ou d’une autre à la racine de tous les processus pathologiques.

Ce qui n’est pas une mince affaire ! Il arrive qu’au contact d’un guérisseur une personne connaisse une sorte de saut quantique dans son état de santé qui se traduit par une rémission spontanée. Plus souvent, le guérisseur donnera un certain diapason d’une aspiration à pouvoir oser être soi et risquer la liberté, apprendre à s’aimer.

L’éthique du guérisseur peut alors être de se faire le témoin dans l’instant du soin d’une relation à soi-même et au monde libérée des scories de la culpabilité et du conflit et, par-là, déployer une influence authentiquement guérissante.

 

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