Stéphane Heyssel : salut, l’indigné!

Le départ d’un Juste ♦ Pensée émue bien sûr à l’annonce du décès de Stéphane Heyssel, lui qui, citant Apollinaire, disait attendre la mort avec gourmandise et comme une expérience à vivre  (voir la colonne de la Julie).

Par une de  ces coïncidences pas si rares, l’Union Européenne venait (enfin) de prendre position sur l’accélération de la politique de colonisation israélienne, la qualifiant de «systématique, délibérée et provocatrice.»

En repensant à l’apport de Stéphane Heyssel autour de la valeur d’indignation, me revenait en quoi elle ne constitue en rien une condamnation. La condamnation c’est cet éventail de postures qui vont des dénonciations de pure forme jusqu’à la tentative d’anihilation de l’autre. De la complaisance à l’intégrisme. Sur la base d’une morale qui, comme toujours et de manière un peu infantile, énonce le bien et le mal.

L’indignation proposée par Heyssel est autre chose : c’est nommer le réel, et dire quand ce qui est mis en œuvre violente la dignité humaine. Et ce que ça ne peut qu’inévitablement générer. Tout le contraire des « condamnations ».

Dire aux Israéliens que, oui, leur état a perpétré des crimes de guerre en Palestine (dans le simple recoupement des faits et de la définition de ce qu’est un crime de guerre), que oui, l’accélération de la colonisation est injuste et ne sert aucunement les intérêts du pays à long-terme, enracinant un peu plus les germes du conflit.

Dire aux Russes que le système autocratique mafieux qui les gouverne ne sert ni leurs intérêts ni leur dignité. Que lorsque ce gouvernement envoie au goulag la mère d’un jeune enfant parce qu’elle a osé faire usage d’une liberté d’expression -sans doute dans un registre de mauvais goût- protégéee par la Convention européenne des droits de l’homme, il agit en-dessous de sa dignité.

Ou, dans un registre plus grave, que l’assassinat de journalistes et de juristes par le pouvoir, comme Sergueï Magnitski battu et torturé pendant onze mois en prison avant d’être tué parce qu’il avait eu l’outrecuidance de dénoncer les abus, est une blessure faite au peuple russe. Qu’un état dont la justice est aux ordres du pouvoir exécutif n’est pas un état de droit, point.

Oui, dire le réel de telles pratiques…

Dire aux Chinois que l’invasion et l’ethnocide en cours au Tibet les blesse eux-mêmes autant que ceux qu’ils persécutent. Que les violations systématiques et répétées des droits de l’homme nous empêchent de les considérer comme des partenaires commerciaux, dussions-nous nous priver au passage de l’avalanche de jouets en plastique et de produits polluants qu’ils manufacturent à la pelle au prix maintenant de la destruction de leur environnement.

C’est là toute la force de l’indignation : non pas juger, non pas condamner, mais voir ce dont il est question et refuser d’être complices de systèmes et d’actions qui blessent la dignité humaine.

L’Occident est passé maître dans l’art des condamnations à trois balles, des double-discours hypocrites, des contorsions sémantiques.

Heyssel, comme d’autres, avec d’autres, aura été cet éclair de conscience dont nous avons tellement besoin pour ne pas continuer à nous duper et à nous laisser duper. Et dire, avec clarté, avec honnêteté, mais aussi avec fermeté le réel de ce qui a à être reconnu. Parce que c’est dans l’intérêt de l’autre aussi bien que du nôtre. Parce que c’est de l’ordre de la vérité.

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