Echec scolaire au Collège Rousseau : traiter la dénutrition

Aider à grandir ♦ Article intéressant dans la Tribune de Genève ce matin au sujet d’une difficulté scolaire de grande ampleur dans cet établissement, puisque, sur les 190 élèves de 3ème année, la moitié est actuellement en échec scolaire. Le Département de l’Instruction Publique parle « d’anomalie statistique » (ce qui est conforme au paradigme technique). Jean Romain, philosophe, député au Grand Conseil, enseignant à Rousseau, dresse lui des perspectives qui rejoignent au moins partiellement celles proposées sur ce blog dans le récent article « L’anorexie d’apprendre ».

Il souligne que ce genre de situations va selon toute probabilité se présenter de plus en plus souvent, et correspond au déficit de construction des élèves,  qui obère de plus en plus leur désir d’apprendre et son corollaire, l’aptitude à fournir les efforts nécessaires.

Il importe à ce sujet, affirmons-le une fois encore, de ne pas confondre le symptôme et la cause. Que ces jeunes soient en déficit de capacité de soutenir un effort vers une fin, cela est largement observable. Mais constitue la manifestation d’un problème plus profond, touchant au sens et au Désir d’apprendre.

Un autre article, dans la même édition, présente le parcours de Thérèse Dysli sous le titre « Le nouveau-né comprend tout. Ecoutons-le! » Après une carrière dans la publicité, cette quadragénaire a suivi une formation en psychologie du nourrisson et propose des ateliers de relation parents-bébés.

La nourriture de la parole

Elle y rappelle, à travers une autre approche, ce que Françoise Dolto avait découvert il y a un soixantaine d’années : que les bébés sont au niveau de l’être aussi construits que les adultes, et que la parole vraie est décisive pour les aider à se construire à travers les difficultés qu’ils rencontrent.

En charge d’un service à l’Hôpital Trousseau, Dolto travaillait au contact de nourrissons pris dans des situations difficiles, pour beaucoup issus de pères allemands et de mères françaises, que leurs familles avaient rejetés dans l’immédiat après-guerre. En dépit de l’absence de problème somatique, et des soins primaires prodigués, ces petits êtres dépérissaient et posaient un problème insoluble au corps soignant.

Elle avait  imposé, à la stupéfaction des équipes médicales, que l’on parle à chaque enfant pour lui dire quelle était sa situation et celle de sa famille. Et, au-delà, de la médecine qu’elle qualifiait de « vétérinaire », qu’on prenne du temps chaque jour pour les bercer, les toucher, leur parler, les traiter en tant que personnes.

Le fait est que la parole est la nourriture essentielle de l’être humain dès lors que ses besoins de subsistance sont assurés. Cela est déjà vrai du bébé, mais le reste du petit enfant, du grand enfant, de l’adolescent, du jeune adulte…et tout au long de la vie jusqu’au processus du  mourir.

Comme je l’évoquais dans le précédent article, les jeunes en situation de perte du désir d’apprendre ont été, cela est consubstantiel, gravement dénutris sur le plan de la parole. De la parole reçue, de la parole donnée, de la parole échangée, de la parole qui non seulement aide à comprendre, à faire sens, mais confirme dans l’envie de comprendre et de maîtriser la relation au réel.

Confrontés à tout l’insolite de la condition humaine et des turbulences sociales et familiales de leurs situations singulières,  les enfants sont naturellement en recherche de ces paroles. Tant qu’elles lui sont données, il peut avancer et se construire. Lorsque la carence est chronique, le désir d’apprendre et le sens donné à l’acquisition de connaissances se sclérosent.

La famille et au-delà

Jean Romain souligne que la famille est impliquée au premier chef dans cet appauvrissement et joue de moins en moins son rôle. C’est un fait, les raisons en sont multiples : problématiques psychosociales ou culturelles trop dures à dire, incapacité d’aborder les sujets réels liés à l’ascendance et aux enjeux familiaux, fragilité psychique ou simplement embarras à être, dénutrition préalable des parents qui ne font que la reproduire, difficulté et culpabilité liés aux ruptures parentales, complaisances délétères aussi, dans  la soumission à l’enfant-roi…

On peut relever une fois encore au passage le rôle des médias et des industries du divertissement, qui montrent de plus en plus jusqu’à l’outrance des choses problématiques en renonçant au travail fondamental de la parole, que la famille n’assure plus non plus (voir sur ce blog l’article « Les médias et l’onomatopée ».)

C’est pourquoi, oui, il revient aujourd’hui à l’école de s’engager dans ce chemin. Parce que c’est le besoin réel de ces jeunes et que la situation ne pourra réellement s’améliorer que si l’on entreprend d’y répondre.

A Rousseau comme ailleurs, les « mesures de soutien » restent (à ce qu’on en sait) dans le registre de l’instruction, comme le fait de proposer des cours d’appui. C’est bien mais insuffisant. Il est temps d’aborder la réalité de cette dénutrition, la rencontrer là où elle existe, donner des moyens pour recommencer à faire sens aux choses et à nourrir le désir d’apprendre. Qui, rappelons-le, est naturel quand il n’a pas été endommagé…

Cela est trop souvent et bien à tort considéré comme de la psychologisation ou de la spiritualité déguisée. Dans son idéologie, le système éducatif y répugne, alors qu’il s’agit précisément d’éducation, au sens réel du terme, au-delà de la seule instruction. Même s’il y a évidemment des implications psychologiques et existentielles, comme tout ce qui touche à l’humain… Mais rien qui soit ou doive être en contradiction réelle avec les valeurs laïques, puisqu’il s’agit de permettre à des jeunes de se construire dans l’aptitude à apprendre, compétence de vie fondamentale s’il en est.

Il n’y a bien sûr pas de solution simple. Mais l’enjeu, ici comme à tant d’endroits, est de fournir les points d’appui pour permettre à ces jeunes de « devenir pleinement sujets de leur propre histoire », ce qui passe, oui, par une éducation qui en soit vraiment une. Et à laquelle, Jean Romain a raison, il devient urgent de donner de nouvelles formes pour simplement tenir compte de la dénutrition rencontrée.

L’anorexie d’apprendre

Les médias et l’onomatopée

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Un commentaire pour Echec scolaire au Collège Rousseau : traiter la dénutrition

  1. Jean Romain dit :

    Comment ne pas être en accord avec vos propos ? Je crois cependant que l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui arrive au bout de ce qu’elle peut faire. Je suis partisan de l’école publique, et je pense qu’il va falloir inventer une école républicaine qui puisse transmettre aux jeunes générations un remède contre l’oubli.

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