Le parachute doré de Vasella (ou le petit bout de la lorgnette)

Le cynisme des pharmas ♦ L’affaire des « indemnités de départ » de Daniel Vasella (auquel il a depuis renoncé) a fait couler beaucoup d’encre. L’attribution de 72 millions de francs suisses, indus puisqu’il allait toucher de toute manière une retraite et que la clause de confidentialité vis-à-vis de la concurrence est déjà établie dans la loi, avait certes de quoi frapper les imaginations, susciter l’indignation et fournir des gros titres intéressants à une presse toujours soucieuse de soutenir ses ventes.

La proximité de la votation populaire en Suisse sur l’initiative Minder visant à combattre les rémunérations abusives rend compréhensible que l’on ait principalement lu cette situation à travers ce petit bout de la lorgnette. Pourtant, au-delà du fait divers, il y a une perspective bien plus large qui n’est pas abordée, et qui conduit à apprécier que ce traitement revient en sorte à focaliser l’attention sur l’arbre qui cache la forêt.

Dans une prise position qui a eu un certain retentissement (et c’est la dernière fois que je la cite dans ces pages, promis !), les Pr Bernard Debré et Philippe Even ont décrit récemment l’industrie pharmaceutique comme « la plus cynique, la plus lucrative et la moins éthique de toutes les industries ». Respectivement député UMP et directeur de l’Institut Necker, on se doute bien que ces deux personnalités avaient d’autre motivations que le plaisir de se montrer désagréables…

Vive la science !

Les Pr Debré et Even avancent ainsi que 50% des médicaments actuellement en circulation sont inutiles et ne répondent pas aux critères d’efficacité scientifiques. Qu’en outre 10% seraient carrément dangereux, portant à 60% la part des médicaments dont la diffusion ne sert aucunement la cause des patients.

Leur analyse, résumée dans un livre publié l’an passé,  « présente une étude synthétique des 2200 spécialités, décrit les grands problèmes thérapeutiques actuels concernant une quarantaine de pathologies, puis passe en revue environ 10.000 présentations de médicaments, avec notamment pour chacun l’efficacité, le degré de risque, le nom du laboratoire, le prix, etc. » (voir article du Figaro, infra) Et arrivent à cette conclusion spectaculaire, certes, mais avant tout sérieusement étayée…

Ils soulignent, après bien d’autres, que les agences chargées des autorisations de mise sur le marché des médicaments et d’évaluation des risques en cas de signalement problématique sont toutes deux lourdement inefficaces. La première disant systématiquement oui à toute demande présentée par l’industrie dès lors qu’existe une « une simple probabilité statistique de bénéfice/risque positif ».

Alors que « pour retirer un médicament du marché, il faut une absolue certitude de sa toxicité, car c’est déstabiliser une entreprise et fragiliser l’emploi, de sorte qu’on voit diverger ici l’intérêt des malades et celui des firmes ». Et nos deux auteurs de souligner que nous nous trouvons dans « un système où le principe de précaution fonctionne à l’envers, au bénéfice des industries et non des patients, comme l’a fortement dit le rapport de l’Igas (Inspection générale des affaires sociales -NdA) en 2010. »

Tous les observateurs indépendants relèvent qu’il y a là un réel problème.

Spécialités : molécules et conflits d’intérêts

Dans leur ouvrage Santé, Mensonges et Propagande, paru en 2004 déjà, les journalistes Thierry Souccar et Isabelle Robard dénonçaient les conflit d’intérêts déclarés des membres de l’Afssaps (structure réformée depuis en Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé). Sur 675 personnes siégeant dans cette organisation, près de 415 personnes (donc 62,4 %) déclarent avoir des intérêts dans l’industrie pharmaceutique, cosmétique ou autre. Pour les auteurs, « cet organisme se retrouve guidé par des intérêts commerciaux au lieu d’être guidé par l’intérêt général ».

A tel point que le 17 mars 2011, le récent directeur de l’Afssaps, Dominique Maraninchi, promettait de « rompre avec l’opacité passée »… Une réévaluation de grande ampleur vient d’être décrétée  pour les 400 médicaments les plus suspects. Les Pr Debré et Even, dans une recommandation remise au Président de la République, préconisaient quant à eux le remplacement des experts de l’Afssaps par un groupe de 40 professeurs des universités praticiens hospitaliers, indépendants de l’industrie pharmaceutique.

Enfonçant le clou, ils tiraient le triste bilan de l’Afssaps: « Bien au-delà du Mediator, elle a échoué partout. Dans son rôle de filtre au service des malades, de la santé publique, des finances de l’Etat, elle a laissé entrer sur le marché toutes les molécules que souhaitait y faire entrer l’industrie, utiles ou inutiles […].

Pas chez nous, et pas du tout !

On se doute bien en effet que les dérives observées ne sont pas le fruit d’un malencontreux hasard, mais du poids de l’industrie pharmaceutique et de ses pratiques décomplexées, effectivement « cyniques, lucratives et non éthiques ».

Rappelons que le porte-parole de l’industrie pharmaceutique suisse, Thomas Cueni, avait réagi aux affirmations de Debré et Even dans Le Matin avec une grande hauteur de vue, en disant que le débat n’avait même pas lieu d’être. «Ce qui est excessif est insignifiant», tranchait-il. Il admettait qu’on pouvait discuter de cas en cas de la valeur réelle d’un médicament, mais en ajoutant « il faut se rappeler que la moitié de l’amélioration constante de l’espérance de vie est due aux médicaments».

Oui, certes, les 40%, 50% ou même 60% de médicaments utiles sont sans aucun doute d’un grand bénéfice. Tout comme le fait que la biomédecine et la pharmacologie ont connu des développements qui sont des acquis importants et dont nous profitons largement. Ou encore que l’immense majorité des chercheurs et collaborateurs actifs au sein de l’industrie sont des gens honnêtes.

La question n’est évidemment pas là… Restent posées celle du poids de groupes industriels, de leurs manipulations pour assouvir leur propre intérêt et des conflits d’intérêt qu’elles génèrent pour arriver à leurs fins.

Le porte-parole de Swissmedic, Daniel Lüthi, rassure quant à lui le bon peuple : «seuls des médicaments sûrs et efficaces sont autorisés par Swissmedic». Ouf ! nous voilà soulagés. Nous qui nous étions laissé aller à envisager le pire, soit que le problème pouvait aussi exister chez nous…

Relevons au passage l’extraordinaire confusion sémantique du nom de l’organisme : Swissmedics fait évidemment penser à un groupement de l’industrie pharmaceutique suisse… Que nenni! il s’agit bien de l’instance d’autorisation et de contrôle. Nous sommes habitués à de telles confusion : Santésuisse (autre trouvaille!) n’est pas l’organisme d’état chargé de la santé… mais le regroupement des assureurs privés. On déniera autant qu’on voudra la pertinence du symbolique, ces confusions reflètent évidemment quelque chose!

La dénégation rappelle structuralement celle de l’Eglise face aux accusations de pédophilie : « S’attaquer à des enfants ? Vous n’y pensez-pas ma bonne dame! Les prêtres sont des personnes vertueuses… » Donc, les prêtres sont vertueux, les médicaments forcément sûrs et efficaces et circulez, il n’y a rien à voir…

Que l’analyse de Debré et Even soit contestable, c’est une évidence. Même si elle est sérieusement documentée, elle mérite d’être mise en question. Mais il y a tout de même une autre réponse à apporter que « Le problème n’existe pas, question suivante! » ou « c’est faux, d’ailleurs nous n’y croyons pas ». C’est pourtant dans ce degré de religiosité que les réponses s’énoncent. Et les journalistes de renoncer à aller plus loin, entretenant la polémique à son plus bas niveau plutôt que chercher à percer la réalité des procédures et leur implications démocratiques …

Les « réfutations » portées par d’autres experts, et montées également en épingle par la presse, portaient ainsi exclusivement sur le fait qu’ils trouvaient dangereux de produire des conclusions pareilles, qui risquaient de conduire des patients à renoncer à leurs traitements. Ou que Debré et Even cherchaient à « se faire de la pub ». Peut-être, pourquoi pas, ces questions méritent sans doute aussi d’être posées. Mais quid du fond de leur analyse?

Enfants des pays pauvres, bande de fauchés!

Un autre cas de figure emblématiques de ce que nous évoquons réside dans ce refus des pharmas de rendre disponible à coût raisonnable des médicaments qui permettraient de soigner des patients des pays pauvres. Dans l’incapacité de payer les prix demandés, des dizaines de millions de personnes (dont une majorité d’enfants) souffrent et meurent à travers le monde chaque année là où des traitements efficaces existent ou pourraient aisément être développés.

L’Organisation Mondiale de la Santé a essayé de prendre le taureau par les cornes, en proposant l’adoption de tarifs équitables pour les médicaments, ou la mise en œuvre de stratégies de renforcement de la coordination de Recherche & Développement pharmaceutique. Une des difficultés majeures réside en effet dans le faible potentiel lucratif du développement de remèdes qui permettraient d’agir sur des pathologies répandues dans les pays du tiers-monde. Les pharmas préfèrent donc concentrer leurs efforts sur les maladies des pays industrialisés, qui offrent des perspectives de rendement bien supérieures.

Les efforts de l’OMS ont été rendus vains par l’opposition des Etats-Unis et des états membres de l’Europe… la Suisse choisissant quant à elle de temporiser. Pourquoi ces états ont-ils pris cette décision, si ce n’est pour préserver, au détriment de la santé de millions d’individus, l’intérêt de l’industrie pharmaceutique? Le bénéfice annuel de Novartis en 2012, rappelons-le, a été de 9,62 milliards de dollars…

Du fait divers au systémique

Toutes questions qui alors comme aujourd’hui ne sont pas franchement ni réellement posées par la presse… ou alors une fois que les choses ont tellement avancé qu’elles crèvent les yeux.

Ainsi d’une mise en examen toute récente en France pour conflits d’intérêt de deux anciens responsables de l’Agence du médicament, dont le président de la commission d’autorisation de mise sur le marché de 1985 à 1993, ensuite directeur de l’évaluation des médicaments de 1993 à 2000 et président du comité des médicaments de l’Agence européenne du médicament de 1995 à 2000. Devenu ensuite et sans délai consultant pour l’industrie pharmaceutique, il a touché, selon Le Figaro, 1,2 million d’euros de Servier (le laboratoire produisant le Mediator) entre 2001 et 2009.

L’ancien président de l’agence française de surveillance des médicaments, parti travailler sitôt la fin de son mandat pour le laboratoire Servier. Cela ne nous rappelle-t-il rien ? Le président du comité des rémunérations de Novartis travaillait lui chez Mc Kinsey, que Vasella rejoindra également à la fin de son mandat…

Voilà le genre de collusions malsaines qui abondent à tous les détours du paysage. Et que l’on retrouve démultipliées dans toutes les gros domaines industriels mondialisés, qu’il s’agisse de l’agro-alimentaire, de la pétrochimie, du complexe militaro-industriel ou du lobby bancaire.

On sait par exemple combien Goldman Sachs, au prix d’honoraires faramineux, a truqué les comptes de la Grèce, conduisant le pays à la ruine et déclenchant une tempête dans toute la zone Euro. Quelles personnalités ont été, entre autres, conseillers spéciaux de Goldman Sachs ces années-là?  Mario Monti… et Mario Draghi (maintenant président de la Banque centrale européenne) dont l’une des missions, d’après Le Monde,  « [était alors] de vendre le produit financier « swap » permettant de dissimuler une partie de la dette souveraine, qui a permis de maquiller les comptes grecs ».

Les théoriciens du complot en font évidemment des gorges chaudes… Relevons plutôt que des telles dérives sont inhérentes à un univers capitaliste débridé et sans cadre réel. Je ne vois pas quant à moi de nécessité particulière d’imaginer les personnalités, les groupes industriels et les gouvernants comploter autour d’une table. La convergence d’intérêts, combinée à la perte de sens éthique (c’est à dire le sens du réel) et à la déficience criante des états à imposer des règles du jeu honnêtes et défendant le bien de la population, suffit à comprendre un tel glissement systémique, qui s’est aujourd’hui généralisé. Et qu’il convient bien d’appeler une dérive vers un système maffieux.

Selon le temps et la géographie, les pratiques de ce système prennent des formes plus ou moins graves. Elles sont allés jusqu’à conduire le gouvernement des Etats-Unis à présenter des faux devant le conseil de sécurité de l’ONU. Ou renverser et faire assassiner des dirigeants démocratiquement élus là où leur action portait atteinte aux intérêts de tel ou tel groupe industriel.

A dévaster des écosystèmes (et les populations qui vont avec!) au profit de l’industrie pétrochimique, avec ses pesticides et engrais de synthèse, et des monocultures industrielles destructrices de la biodiversité. A chercher à empêcher que le consommateur ne dispose d’une information transparente sur les aliments (voir récemment la question des OGM et de l’huile de palme)? A vouloir breveter le vivant, ce dont même Dieu avait eu la pudeur de s’abstenir, afin de rendre commercialement captives pour leurs  besoins alimentaires les populations du monde…

L’industrie pharmaceutique n’échappe pas plus que les autres à ces travers. Elle a depuis longtemps tissé une toile de conflits d’intérêt, de prévarication et de corruption au sein de notre société. Les instances de surveillance publique ont été largement inféodées à leur pouvoir, avec un ensemble démontrable et frappant de complaisances et de collusions malsaines. L’affaire du Mediator a montré comment les autorités en question se sont assises pendant des années sur les preuves de la dangerosité du produit. Et il aura fallu tout l’entêtement de certains « donneurs d’alarme » (ces privés qui s’engagent, seuls contre tous et au risque de leur carrière) pour faire connaître la vérité.

Ces scandales, relevons-le, sont toujours traités dans l’ordre des faits divers, là où ils relèvent, c’est à la fois plus intéressant et plus grave,  de dysfonctionnements systémiques. Les pharmas, comme les autres industries majeures, ont déployé au cours des décennies un gigantesque éventail de pratiques malsaines en direction des pouvoirs publics, du système médical et de la presse. Si elle a renoncé à contre-cœur à certaines de plus voyantes (comme les invitations luxueuses à des congrès ou des cadeaux directs aux spécialistes médicaux), de nombreuses subsistent, dont l’objectif évident est de faire passer ses propres intérêts avant celui de la population et de sa santé.

Et ce n’est pas la condamnation de tel ou tel directeur de laboratoire ou de tel ou tel fonctionnaire indélicat qui y changera fondamentalement grand chose…

On voit donc apparaître en ce qui concerne Daniel Vasella un tout autre motif que celui d’un malheureuse tentative d’enrichir encore plus un dirigeant singulier : celui d’une industrie retorse, abusive, sachant agir les ressorts de multiples complaisances pour assurer sa voracité. Et dont les 72 millions n’auront été qu’un symbole, certes parlant, de l’impudeur et de l’incapacité à prendre en compte une autre logique que celle de son intérêt propre.

Et pour laquelle le fait que l’on mette cette dérive sous la rubrique « avidité managériale et rémunération abusive » est en définitive assez commode. Hop! un petit renoncement, un acte de contrition devant les actionnaires et roulez manège! L’industrie a encore de beaux jours devant elle à renouveler sans beaucoup d’inquiétude les manières de garder son emprise.

La presse, elle, attendra le prochain fait divers…

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