Les médias et l’onomatopée

Bien embêté je suis…

Consultant régulier à l’émission économique de la Télévision suisse romande, TTC , je me suis vu proposer comme plusieurs de mes collègues de contribuer au blog nouvellement créé de l’émission. Aimant désormais bien  bloguer, je me réjouissais donc (chic!) de cette perspective jusqu’à ce que (gargl!) on m’indique que la longueur des textes ne devait pas excéder 1000 à 1500 signes.

Lorsque vous aurez atteint la fin du paragraphe où j’indique à nouveau ce nombre en rouge, cette longueur aura été atteinte (pfffuit!) et je serais, dans le cas du blog TTC, sensé avoir tout dit ou en tout cas l’essentiel sur le sujet qu’il m’aura tenu à cœur de traiter.

Alors (oups!) je suis bien embêté.

D’un côté j’aime bien TTC et trouve que, dans les limites que les grilles horaires leur imposent, Patrick Fischer et Marcel Mionne, les producteurs de l’émission, font vraiment du bon travail pour rendre intelligibles les sujets économiques et financiers.

Et d’un autre, je commence à sérieusement grogner contre ce raccourcissement généralisé de la pensée.

Quand je me vois inviter sur le plateau de l’émission, ils ont la gentillesse de me laisser deux à trois minutes de temps de parole (le standard pour un direct, on peut encore chercher à dire quelque chose, même si très vite). Mais 1000 à 1500 signes!

Certes, l’intellectualisme dans lequel nous avons baigné entre, grosso modo, 1945 et 1980, avec sa propension aux discours interminables et abscons, a rendu heureux que nous retrouvions le chemin du court.

Certes, le haiku constitue la forme la plus pure peut-être de la poésie, parvenant en trois lignes et quelques mots à nous ouvrir un accès au Réel là où nous ne pataugeons que trop dans la réalité.

« Les gouttes de pluie ont plein
de personnalité –
chacune »

Jack Kerouac

Toujours est-il que la dérive de plus en plus prononcée des médias vers le bref pose problème.

Un peu comme si la règle du jeu était devenue d’en dire le moins possible pour quand même avoir une idée de ce dont on parle, et à peine ces bribes données partir (au moins implicitement) dans l’interjection ou l’onomatopée.

Les Journaux télévisés des grandes chaînes sont certes encore plus représentatifs que TTC de cette tendance : on bricole un sujet d’une minute à partir de plans durant entre une et dix secondes, en donnant la parole à deux ou trois personnes (six secondes chacune). Il ne manquerait plus que la superpositions d’exclamations ou de rires pré-enregistrés pour que la faillite de la parole soit complète.

Entendons-nous bien : le propos est en général par chez nous plutôt bien et honnêtement construit, il s’attache à refléter une certaine réalité factuelle. Ailleurs (voir en effet Foxnews ou d’autres chaînes politiquement orientées),  il est dévoyé sans vergogne, ne servant plus que des buts de propagande. Mais au-delà de cette protection procurée par une éthique journalistique qui reste dans l’ensemble assez solide dans notre pays, le problème réside dans cette dissolution de la parole par laquelle nous donnons sens aux choses.

Et cette tendance se généralise d’une manière ou d’une autre à tous les formats d’émissions télévisées, à part peut-être les émissions religieuses du dimanche matin et quelques heureux bastions, dont le langage a cependant aussi été altéré.

Car c’est précisément notre relation à la parole qui est en cause. Un conflit (une blessure, une perte de repères, appelons cela comme on veut) est toujours la perte d’un juste milieu. Le juste milieu ici serait justement celui d’une parole, c’est-à-dire une forme du langage apte à ensemencer de sens notre perception de ce qui nous est présenté, et qui ni ne débonderait dans le discours incontinent, ni ne se rétrécirait jusqu’à ne plus pouvoir dire grand-chose.

Rappelons qu’en sciences de la communication, on considère que l’information contenue dans un discours est en relation avec son aspect non convenu et sa capacité d’éclairer la réalité de manière pertinente. En d’autres termes, plus un propos est prévisible, moins il contient d’information. Ceci indépendamment de sa longueur, mais l’ultracourt ne peut que tendre structurellement vers l’indigence…

Or nous avons besoin plus que jamais de paroles pertinentes! Tout est langage disait Dolto et dans l’évitement actuel de la parole, la parole sensée, la parole nourrissante, la parole qui prend le temps qui lui est nécessaire pour faire sens, se manifeste et se dit tout l’appauvrissement symbolique de notre époque.

Avec un décalage aux effets qui restent à pleinement mesurer entre le montrer (puisqu’à défaut de prendre le temps de parler adéquatement on montre de plus en plus et de plus en plus vite) et le dire. Entre tout ce qui est nous est balancé visuellement, notamment de brutal et d’inquiétant, et le manque de temps pour le rencontrer, l’élaborer, le parler, c’est-à-dire l’assimiler…

Dolto soulignait également que c’est dans le petit silence juste après une phrase que son sens se déploie. En étouffant le temps, en ne distillant plus aucun silence (à l’intérieur d’un discours un peu épileptique qui ne prend plus son souffle et enchaine les sujets comme si sa vie en dépendait), on réduit une possible parole à un simple discours précipité.

On se retrouve alors  dans ce qui ne peut être réellement parlé, dans du factuel de plus en plus brut mais dont les ressentis qu’ils génèrent et la réelle mesure ne sont plus mis en mots. Et il conviendrait face à cet emballement de tenir la bride plutôt que de la lâcher, sans que cela implique pour autant de revenir à un rythme vieillot et ennuyeux.

A défaut, les contenus médiatiques continueront de se rétrécir jusqu’à tendre à n’être plus que des Comic Strips. Les médias se justifient en indiquant que le public ne lit plus, ne regarde plus ou n’écoute plus au-delà des raccourcis. C’est aussi vrai, mais dans une évidente boucle cybernétique, chaque pôle, influencé par l’autre, amplifiant la tendance.

Ou alors, tant qu’à glisser vers l’onomatopée, en retrouver toute la saveur…

Viens petite fille dans mon comic strip
Viens faire des bull’s, viens faire des WIP !
Des CLIP ! CRAP ! des BANG ! des VLOP ! et
des ZIP !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

J’distribue les swings et les uppercuts
Ça fait VLAM ! ça fait SPLATCH ! et ça
fait CHTUCK !
Ou bien BOMP ! ou HUMPF ! parfois même PFFF !

SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

Viens avec moi par dessus les buildings
Ça fait WHIN ! quand on s’envole et puis KLING !
Après quoi je fais TILT ! et ça fait BOING !

SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

N’aies pas peur bébé agrippe-toi CHRACK !
Je suis là CRASH ! pour te protéger TCHLACK !

Ferme les yeux CRACK ! embrasse-moi SMACK !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !
SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZZZZ !

(Serge Gainsbourg, Comic Strip)

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2 commentaires pour Les médias et l’onomatopée

  1. Mabelle dit :

    A la lecture de ce billet (oups, post – j’oublie toujours de faire branchée), je me suis demandé si cette obligation de réduire la parole véritable à la portion – presque – congrue à laquelle Jean-Dominique fait allusion ne cachait pas en réalité un éloge du silence. Assaillis que nous sommes de toutes parts par le bruit dans toutes ses acceptions (en science de la communication, on appelle « bruit » tout ce qui parasite l’information), il y a fort à parier que, d’ici peu, ces
    « tendanceurs » (entendez, « dénicheurs de tendances ») de plus en plus médiatisés qu’on nous présente comme les pythies du XXIème siècle (l’ascèse en moins ????) nous vendront bientôt du silence en bouteille – à consommer avec modération toutefois. Un nectar à siroter les soirs de fête. De grands crus médaillés aux foires à la joute verbale. De modestes appellations estampillées « recette à l’ancienne ». Le silence comme nourriture de la parole. Car le silence, nous dit le dictionnaire, c’est l’état d’une personne qui s’abstient de parler. Et le poète d’ajouter (Christian Bobin en l’occurrence) : « Il est parfois nécessaire de se taire pour délivrer une parole juste. »

  2. Ping : Echec scolaire au Collège Rousseau : traiter la dénutrition | Jean-Dominique Michel

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