Nous filmerions bien votre consultation…

Il y a dans la vie ce doux rythme, assez soutenu, fait d’alternances entre des situations parfois contrariantes parfois cocasses, mais souvent délicieusement inattendues.

Une de mes expérience de perplexité récente tint à l’appel reçu d’une journaliste d’une chaîne de télévision française qui voulait venir dans mon cabinet filmer une séance.

La situation était la suivante : elle s’intéressait à la vie d’un jeune homme handicapé physique et éprouvant de ce fait un manque de confiance en soi face au sexe opposé. Il serait donc venu pour une consultation de coaching, ce qui aurait été l’occasion pour moi de démontrer l’étendue de ma compétence et pour lui de connaître et faire connaître à l’antenne les changements favorables que mon intervention aurait opérés.

Le nuage de points d’interrogations qui se mit à flotter autour de ma tête à mon bout du récepteur téléphonique dut se faire entendre, car la journaliste enchaîna avec une vivacité enjouée sur les multiples facettes de cette bonne idée, n’est-ce-pas, et quand pouvaient-ils envisager de venir et que bien sûr je ne serais pas défrayé mais que cela m’assurerait une appréciable visibilité…

Je me voyais dans mon modeste cabinet, entouré d’un preneur de son, d’un caméraman, de la journaliste posée à moitié discrètement sur un coin de chaise, à prendre l’air pénétré et sagace face à ce jeune homme, tout soucieux de lui apporter l’aide espérée.

Je formulai une vague réponse parlant de l’importance de la confidentialité dans le cadre du transfert et me risquai à évoquer une notion d’éthique.

Le transfert, si on a éminemment glosé à son sujet, est ce processus mystérieux, au cœur de la relation thérapeutique, qui permet que dans la rencontre de personne à personne, d’être à être, dans tout ce qui peut circuler de symbolique et de réactivation affective, se dénoue quelque chose à son propre rythme pour celui qui est venu consulter.

Mon interlocutrice dut se sentir quelque peu attaquée par ma référence à l’éthique, entendant probablement dans ma réponse que j’interprétais sa demande comme immorale. L’éthique traite en fait de la justesse d’une situation sans se référer à une norme morale.  Toujours est-il qu’elle haussa  le ton dans une grande envolée qui se ponctua d’un « Mais vous savez, ça se fait! »

Je déclinai poliment en relevant que cela se faisait sans doute, mais que ma détermination ne pouvait s’étayer que sur la question de savoir si cela faisait sens pour moi ou non. Nous en restâmes donc là.

A tête reposée (dans l’après-coup aurait dit Dolto), je songeais à quel point cette question de la relation, et de ce qui se joue dans la relation, avait été absente de sa demande. Le paradigme mécaniste tend à gagner du terrain dans le domaine thérapeutique également. Finalement, et certaines formes de coaching encouragent ce travers, cette personne se représentait les choses comme si ce jeune homme était une voiture avec une pièce défaillante (confiance en soi face au sexe opposé) et qu’en quelques coups de marteau le coach que je suis devait pouvoir réparer la pièce à la satisfaction générale.

Certains approches (je pense notamment au cognitivo-comportementalisme) sont assez franchement inscrites dans cette vision utilitaire. Elles ont indéniablement leur utilité propre. Mais d’une part, ce n’est pas vraiment mon rayon ; et d’autre part, je suis convaincu qu’au-delà de possibles réaménagements immédiats, la réalité d’une guérison intérieure (quel qu’en soit l’objet)  ne peut se déployer que dans la perspective d’un mûrissement, c’est-à-dire d’un processus évolutif. Nous sommes ici dans le vivant, pas dans la mécanique, et comme le dit joliment l’adage, ce n’est pas en tirant sur un plan de tomates qu’on l’aide à pousser. Mais en le nourrissant, en prenant le temps de rencontrer et de reconnaître ses besoins, ses fragilités, ses ressources, en lui fournissant les points d’appui nécessaires le temps dont il en a besoin.

Et en garantissant bien sûr à celui dont c’est la recherche le respect de son propre rythme, de son aventure intime, du caractère confidentiel de l’échange. Toutes choses que des regards extérieurs ne pouvaient que lourdement perturber…

C’est dommage, j’ai donc raté mon quart d’heure de gloire télévisée thérapeutique!

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Un commentaire pour Nous filmerions bien votre consultation…

  1. Anton dit :

    Cher Jean-Dominique Michel,

    Voici une page qui est une véritable caresse à « l’âme »…
    Nous sommes au moins deux (et je ne doute pas que nombreux sont celles et ceux dans ce cas), à ne pas être devenus des « célébrités ».

    Merci de me faire sentir moins seul.

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